Alimentation responsable : des sols vivants aux choix de consommation

11/06/2018 00:00

Vers la reconnaissance des services écosystémiques de la nature et de l’agriculture ?

Respirer un air pur, profiter d’une eau de qualité naturellement épurée par les sols, déguster du miel local, admirer la beauté d’un paysage…Voilà quelques exemples de services écosystémiques qu’un sol vivant permet de rendre à l’homme. Des services dont la valeur a été complètement niée pendant des années de productivisme où seule la valeur économique créée – parfois autour d’impacts négatifs et de leur réparation (la dépollution de l’eau par exemple) – était prise en compte.

Pendant des années, à coup d’intrants chimiques, l’agriculture a transformé des sols vivants et aérés, riches de micro-organismes et habités d’une faune et flore variées, en des sols morts et tassés, ne pouvant plus assurer leur rôle nourricier ni leur fonction de régulation et de filtre. Sous l’effet d’engrais distribués en surface, les sols se sont compactés, les racines des plantes ne descendant plus en profondeur pour aller capter l’eau et les nutriments dont elles ont besoin. Sous l’effet des pesticides de nombreuses espèces ont été décimées entraînant avec elles toute une chaîne d’êtres vivants. 60% des sols sont morts en France d’après le documentaire On a 20 ans pour changer le monde.

 

 

 

 

Au cœur de ce sujet, il y a évidemment l’alimentation - de la fourche à la fourchette - avec l’enjeu de nourrir 9 Mds d’humains en 2050. Alors que les consciences s’éveillent pour des modes de production et de consommation plus responsables, comment redonner leurs fonctions et valeurs aux écosystèmes à travers et pour une alimentation plus responsable ?

Voici quelques pistes et expériences proposées lors de la table-ronde organisée le mercredi 6 juin par Ekodev sur le thème « Alimentation Responsable – des enjeux environnementaux aux solutions durables » et à laquelle Wonderfoodjob a participé. Animée par Timothée Quellard et Pierre Hivernat, elle a accueilli Tristan Lecomte, Arnaud Daguin, Maxime de Rostolan et Bertrand Swiderski. Voici les principales idées développées par chacun des intervenants.

 

 

 

 

« Tout part du sol !

Il faut valoriser les services écosystémiques rendus par la nature et les paysans. »

Pour Arnaud Daguin, ancien cuisinier et Vice-Président de Pour une Agriculture du Vivant, notre société fait face à un problème cultural et culturel. La reconnexion de l’homme avec le sol est indispensable pour adopter un modèle alimentaire durable. Ce dernier doit rétablir et rémunérer les services rendus naturellement par des écosystèmes sains et vivants et des paysans responsables.

 « Nourrir, c’est une responsabilité. Tout part du sol ! Si l’Homo Sapiens veut égaler en longévité l’homme de Neandertal, il y a urgence à reconsidérer notre rapport à la nature et à l’alimentation.

Une alimentation responsable implique des changements de pratiques de production. Le glyphosate, c’est le passé !

Une alimentation responsable passe également par la revalorisation du métier de paysan. Paysan c’est un métier d’avenir. C’est le paysan qui fabrique les valeurs dont on a besoin pour durer. L’avenir appartient aux paysans optimistes !

Une alimentation responsable nécessite la reconnaissance par le consommateur des services rendus par les paysans et la nature. Je rêve de voir des melons « qui parlent » dans les supermarchés : « Je stocke du carbone. » « Le sol sur lequel j’ai poussé contribue à filtrer l’eau » « Je rends des services écosystémiques ». Et évidemment, de tels produits doivent être rémunérés à leur juste valeur. C’est-à-dire à un prix qui tienne compte des services rendus par la nature et l’agriculteur. Il faut rémunérer le stockage de carbone, la production d’oxygène, l’eau filtrée et le sourire du paysan qui peut ainsi vivre dignement et fièrement de son métier. 

Une alimentation responsable, enfin, c’est du bon sens ! Il est aberrant de voir que pendant l’été de nombreuses cuisines sont fermées alors qu’on est en pleine période de production et que parfois les agriculteurs ont du mal à écouler leurs surplus. Pourquoi ne pas cuisiner ces productions en été pour en profiter hors saison et éviter le gaspillage de nourriture, propose Arnaud Daguin ?»

 

« Nous tenons une comptabilité en triple capital : le capital financier, le capital naturel et le capital humain. »

Maxime de Rostolan, Fondateur de Fermes d’Avenir et de Blue Bees (plateforme de financement) indique qu’il aimerait bien transformer la Politique Agricole Commune en Politique Alimentaire Commune pour mieux refléter la mesure des enjeux liés à l’alimentation. En attendant que le mastodonte européen ne bouge, il a choisi de développer des solutions pour une alimentation responsable à travers Fermes d’Avenir.

 « Nous avons 20 ans pour changer le monde, rappelle Maxime de Rostolan.» Dans cette optique, Fermes d’Avenir a pour objectif de tester la viabilité économique, technique, sociale et environnementale d’une agriculture intelligente et de faire des propositions pour développer ce modèle. Fermes d’Avenir, ce sont actuellement plusieurs fermes en France créatrices d’emplois. L’organisation a aussi répondu à des appels d’offres pour développer des projets d’agriculture intelligente à plus grande échelle avec l’objectif de créer des écosystèmes au sein des territoires avec des emplois à la clef.

Fermes d’Avenir s’articule autour de plusieurs pôles : Production, Formation, Financement et Influence. « Nous faisons énormément de lobbyisme pour faire passer l’intérêt général avant les intérêts économiques particuliers. Nous avons également mis en place une comptabilité en triple capital : économique, naturel et humain. C’est indispensable pour conserver un sol riche, vivant et mesurer la vraie valeur de ce qui est produit. C’est indispensable également pour revaloriser le métier d’agriculteur et attirer de nouvelles recrues alors que 50% des agriculteurs français vont prendre leur retraite d’ici 2025, précise Maxime de Rostolan.» 

 

« En 20 ans, la note positive, c’est que les choses ont changé »

Tristan Lecomte, Fondateur d’Alter Eco (Commerce Equitable) et de Pur Projet (Insetting) indique que si les choses prennent du temps, elles ont tout de même évolué dans le bon sens depuis une vingtaine d’années grâce à des initiatives.

« Nous sommes dans une période de transition. En France et en Europe, nous sommes plus avancés qu’ailleurs dans cette transition. Le consommateur a compris que les choses doivent changer, mais il est encore un peu schizophrène. Il veut du Bio et du Commerce Equitable… mais aussi des prix bas. Au niveau international et dans les pays en développement, les tensions sont beaucoup plus fortes entre les différents maillons de la chaîne. L’objectif, pour les paysans et les agriculteurs, c’est déjà de pouvoir vivre. Donc il faut les accompagner car les enjeux des pays en développement sont aussi les nôtres.

Il y a encore des ajustements à faire pour que tous les maillons de la chaîne aillent dans le même sens. Et c’est par l’initiative que l’on fait avancer les choses vers une alimentation responsable. Il y a 20 ans, j’ai créé Alter Eco avec la volonté de distribuer les produits du Commerce Equitable en Grande Distribution. A l’époque, on me prenait pour un fou, on me disait « Quand est-ce que tu retournes travailler ? ». Maintenant, il n’est pas rare de trouver des produits Bio et/ou Equitables juste à côté des produits conventionnels et non pas dans un rayon isolé simplement fréquenté par les adeptes. Cela permet au consommateur de se questionner. Et à partir du moment où il se questionne, il a déjà avancé. 

L’alimentation responsable passe par le questionnement. Le temps est à la multiplication des initiatives qui incitent le consommateur à s’interroger et à changer ses comportements et ses habitudes. C’est aussi ainsi que l’on peut aller vers une agriculture plus respectueuse du Vivant, explique Tristan Lecomte. »

 

« Il y a, entre les distributeurs, une compétition positive qui contribue à une alimentation responsable »

Bertrand Swiderski, Directeur du Développement Durable de Carrefour évoque l’implication de la Grande Distribution et de son groupe en matière d’alimentation responsable.

« Les actions de la grande distribution, et de Carrefour en particulier, découlent de l’écoute des consommateurs. Le consommateur a un poids énorme !

Par exemple, nous avons arrêté le chalutage en eaux profondes suite à la campagne menée contre ces pratiques par l’Association Bloom Présidée par Claire Nouvian, mais surtout suite à une BD qui a été éditée par Pénélope Bagieu pour sensibiliser le consommateur aux méthodes très destructrices de la pêche en eaux profondes.

Nous avons également été les premiers à faire confiance à la marque des consommateurs, C’est qui le patron ?!, et d’autres ensuite nous ont emboîté le pas. Notre rôle c’est de proposer plusieurs produits au consommateur en l’amenant progressivement à se diriger vers des produits plus responsables. Nous l’avons fait pour les œufs et désormais nous ne vendons plus d’œufs de poules en cage. Nous l’avons fait pour les bananes et une part significative des achats est passé de la banane conventionnelle à la banane équitable.

Mais nous avons des points d’amélioration. Par exemple, pour l’achat du Bio, nous ne sommes pas encore au point sur le fait de couvrir les aléas climatiques dans la contractualisation. Par ailleurs, la mise en rayon n’est pas toujours gérée de la même façon ce qui fait qu’un produit Bio et/ou Equitable peut se retrouver dans un rayon dédié, non visible des non-initiés et/ou en compétition avec les produits conventionnels. 

Ce que je constate cependant, c’est qu’il y a aussi - au-delà de la compétition sur les prix - une compétition positive qui s’instaure entre les grands distributeurs. C’est par ces pratiques et cet effet d’entraînement que l’on pourra progressivement faire basculer les consommateurs vers une alimentation plus responsable, indique Bertrand Swiderski »

 

 

Tous les maillons de la chaîne ont donc à la fois leur part de responsabilité et leur possibilité d’action pour une alimentation responsable. Une alimentation qui réconcilie nature et culture et intègre des services écosystémiques.

 

 

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Crédit image : capture d'écran Ekodev

Crédit photo Tribune : Christelle Thouvenin

Christelle Thouvenin pour Wonderfoodjob

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