« Rien ne me prédisposait au Food ! »

05/03/2018

  

 

Matthieu Vincent, Co-fondateur de DigitalFoodLab :

« Rien ne me prédisposait au Food ! »

 

 

 

Au sortir de ses études d’Ingénieur, Matthieu Vincent crée en 2010 avec deux associés WeCook, une application qui développe des services d'accompagnement à l’organisation des repas et de courses. En 2014, il poursuit son aventure dans la FoodTech en co-fondant DigitalFoodLab qui aide à faire connaître, croître et accélérer les projets innovants !

Voici en exclusivité pour Wonderfoodjob, l’interview d’un entrepreneur du Food qui nous parle de son parcours, de l’entrepreneuriat et des challenges RH des start-ups de la FoodTech !

 

 

 

« J’avais envie de décider, d’être un décideur. »

 

CT : Que vouliez-vous faire quand vous étiez petit ?

MV : Quand j’étais petit, je voulais être Président !

 

CT : Président … de la République ?

MV : Président du Monde ! Mais on m’a vite dit que ce ne serait pas possible ! C’était pourtant une vraie envie avec un caractère un peu « Y’a qu’à faire comme ça ! » … J’avais envie de décider, d’être un décideur.

 

CT : Et donc quel a été votre parcours pour aller dans ce sens ?

MV : Je voulais faire Sciences Po, pour faire de la politique. Mais j’étais dans un petit lycée de campagne et on m’en a dissuadé. Au lycée, je me suis dirigé vers une filière scientifique – S – parce que j’étais bon en maths… Et puis, j’ai fait une Prépa Maths. 

Ensuite, j’ai choisi Telecom SudParis. A l’époque, j’avais déjà dans l’idée de créer une entreprise et je pensais que pour cela, il fallait avoir de l’argent. Donc j’ai choisi mon Ecole en fonction de deux critères : c’était la seule école d’ingénieur à proposer une formation à l’entrepreneuriat d’une part ; et en finance de marché d’autre part. Je me suis dit que j’allais devenir trader pour pouvoir gagner vite de l’argent et ensuite lancer ma propre entreprise ! Et puis j’ai complété ma formation par un cursus à Dublin.

J’ai découvert ensuite qu’on pouvait lancer une entreprise sans avoir soi-même d’argent…

 

  « Je n’ai en fait jamais travaillé en entreprise, sauf pour le besoin de mes stages. »

 

CT : Comment cela a-t-il influencé votre parcours ?

MV : En 2010, au sortir de mes études, j’ai créé ma start-up !  Je n’ai en fait jamais travaillé en entreprise, sauf pour le besoin de mes stages.

 

CT : Toujours le besoin de décider ?

MV : Oui, c’est dans ma culture familiale. Mes deux parents sont indépendants. Ma mère travaille dans le secteur de la justice et mon père est médecin. Mais à la différence de mes parents, je savais que je ne souhaitais pas avoir une relation de clientèle. Je me suis donc lancé dans la FoodTech avec deux associés et nous avons à trois créé WeCook qui est une application qui permet de composer des repas en fonction de certains objectifs.

 

« Mon objectif, c’était d’utiliser la data pour permettre de donner des conseils. »

 

CT : Mais pourquoi le Food ?

MV : Effectivement, rien ne me « prédisposait » au Food. Je déteste cuisiner ! Et pour mes associés, c’est la même chose !

En fait, j’étais très attiré par les objets connectés, notamment ceux qui concernent le sport. Mais cela provoquait une certaine frustration chez moi parce que ces objets connectés ne donnent que des informations à postériori. Ils ne donnent pas d’informations sur ce qu’il serait conseillé de faire. Donc mon objectif, c’était d’utiliser la data pour permettre de donner des conseils en fonction d’objectifs précis. Avec mes associés, nous étions intéressés par l’optimisation des données. Donc notre start-up aurait pu être dans le domaine du sport ou du Food.

Finalement, on a choisi le Food. En 7 ans, WeCook est passée d’une « appli » pour Geek à une application familiale qui accompagne les utilisateurs dans leur alimentation et leur nutrition.

 

« Nous avons de plus en plus de demandes de la part des industriels de l’agroalimentaire qui recherchent des solutions à leurs problèmes dans l’écosystème de la FoodTech. »

 

CT : Et DigitalFoodLab ?

DigitalFoodLab est arrivé par hasard. En 2013, il y avait un événement qui s’appelait DigitalFoodClub. L’objectif était de créer un écosystème favorable au développement des start-ups en réunissant des start-ups et d’autres acteurs, dont des blogueuses culinaires. Mais l’événement ne fonctionnait pas très bien. Pour pallier le manque de start-ups, WeCook devait systématiquement « pitcher ».

Et puis l’organisateur de ces événements est parti sur Montpellier. 2014 a vu naître DigitalFoodLab que j’ai co-fondé avec mes associés. Au départ nous étions à mi-temps sur WeCook et à mi-temps sur DigitalFoodLab. En été 2016, nous avons pris la décision avec mes associés de vendre WeCook et la vente a été réalisée début 2017. Nous avons accompagné le rachat pendant quelques temps mais maintenant nous sommes passés à temps plein sur DigitalFoodLab.

Depuis 2017, nous avons de plus en plus de demandes de la part des industriels de l’agroalimentaire qui recherchent des solutions à leurs problèmes dans l’écosystème de la FoodTech. Nous avons alors peu à peu structuré notre activité autour de trois missions. La première consiste en l’intervention à des conférences et des séminaires. La deuxième concerne la réalisation d’études et la veille pour faire de la prospective ou répondre à certaines demandes particulières de clients qui veulent un mapping, savoir ce qui se passe dans leur secteur. Enfin la troisième est dédiée au suivi d’activités engendrées par l’écosystème créé.

 

« La prise de risque est inversement proportionnelle à l’âge »

 

CT : Au cours de votre parcours de dirigeant de start-up, vous avez forcément été confronté à des problématiques RH, sur lesquelles on a du mal, justement à avoir des données chiffrées… Il y a aussi beaucoup de lieux communs… Pouvez-vous nous dire, pour commencer, s’il y a un profil pour se lancer dans la FoodTech en tant qu’entrepreneur ?

MV : Il n’y a pas vraiment de « profil type ». Le Food est un marché assez évident qui attire toutes sortes de personnes. Celles qui ont un tropisme pour le secteur et celles qui sont plutôt attirées par l’aspect technologique ou la résolution d’un besoin.

En termes d’âge, il y a à la fois des jeunes et des personnes plus expérimentées. On remarque que la prise de risque est inversement proportionnelle à l’âge... Les plus anciens qui se lancent dans la FoodTech sont plus expérimentés. Ils ont un réseau, un peu d’argent et ils apprécient plus finement la prise de risques ce qui fait qu’ils font moins d’erreurs de débutants : il y a moins d’échecs. 

Chez les jeunes, il y a beaucoup plus d’échecs car ils ne prennent pas bien la mesure des enjeux et notamment de l’enjeu financier.  En fait, la grande majorité des start-ups de la FoodTech se solde par un échec.

 

CT : Est-ce qu’une association entre un débutant et une personne expérimentée fonctionne bien ?

MV : Oui, c’est une association qui fonctionne plutôt bien, mais il y a assez peu de cas. Par exemple dans cette configuration, il y a VizEAT, le Airbnb du Food avec Jean-Michel et Camille. Epicery, également, qui a été rachetée par Monoprix fonctionne sur un binôme : jeune/expérimenté. Ce qui est primordial, c’est vraiment d’avoir une bonne entente.

 

« Ce ne sont pas forcément les entreprises dont on entend parler qui sont les plus beaux succès. »

 

CT : Y a-t-il autant d’hommes que de femmes entrepreneurs dans la FoodTech ?

VM : Non, il y a beaucoup plus d’hommes que de femmes ! Pourtant, il y a vraiment de très beaux succès féminins qui cherchent moins à se mettre en valeur. Par exemple, si l’on regarde La Thé Box, l’entreprise a un très beau succès avec un beau CA.

C’est pour cela que dans la FoodTech, il faut vraiment dissocier ce dont on parle et la réalité. De nombreux entrepreneurs et créateurs de FoodTech passent leur temps à courir les conférences et pendant ce temps, ils ne sont pas en train de travailler à leur entreprise. Si l’on regarde la réalité, ce ne sont pas forcément les entreprises dont on entend parler qui sont les plus beaux succès.

 

CT : Est-ce que sur la durée il y a des évolutions au niveau des profils des entrepreneurs ?

VM : On voit arriver de plus en plus de personnes expérimentées. Et elles arrivent pour exécuter !

 

« Ce que le consommateur recherche avant tout, ce sont de nouveaux tiers de confiance. »

 

CT : Peut-on voir certaines corrélations entre le Bio et les start-ups ? Parfois, on pourrait avoir le sentiment que FoodTech rime avec Bio...

MV : Ce n’est pas une évidence. Il y a beaucoup de création de produits Daily en Food, mais ce que le consommateur recherche avant tout, ce sont de nouveaux tiers de confiance. Les consommateurs ne peuvent pas tout savoir sur tout, et donc ils ont besoin de tiers de confiance car tout le monde n’est pas nutritionniste. A ce propos, la confiance se gagne difficilement, mais elle se perd très facilement !

 

« Beaucoup d’industriels ont des idées ou des problèmes à résoudre

qu’ils ne résoudront pas eux-mêmes. »

 

CT : Quels conseils donneriez-vous à des entrepreneurs qui veulent se lancer dans la FoodTech ?

VM : Alors tout d’abord, s’ils n’ont pas d’idée, je leur dirais de regarder ce qui se passe à l’étranger. La France a 24 à 36 mois de retard par rapport aux Etats-Unis. Donc je leur conseillerais de copier ou d’adapter une idée plutôt que de créer. Ensuite, je leur conseillerais de parler aux concurrents et aux industriels. Beaucoup ont des idées ou des problèmes à résoudre qu’ils ne résoudront pas eux-mêmes. Enfin, je constate que les start-ups arrivent par grappes sur un problème donné et elles ne se parlent pas. Il n’y a pas vraiment d’open innovation ou de co-opétition, et donc elles se retrouvent à plusieurs sur un marché parfois expérimental ou trop restreint.

 

« …un véritable accélérateur de carrière … »

 

CT : Maintenant, si l’on se place du côté du travail ou de l’emploi dans une start-up la réalité correspond-t-elle aux clichés du job polyvalent et souvent mal payé ?

VM : Travailler dans une start-up ; c’est très formateur. Effectivement, cela demande un investissement très important et la récompense financière n’est pas très élevée. Donc il faut une contrepartie, et cette contrepartie, c’est le développement professionnel et personnel qu’il faut aller chercher soi-même. Une contrepartie qui agit en fait comme un véritable accélérateur de carrière en permettant ensuite de prendre un raccourci dans une grande entreprise !

 

CT : Quels sont les métiers les plus recherchés ?

VM : Les compétences qui sont les plus recherchées sont celles de développeurs. Il y a un grand besoin de développeurs de qualité. Il y a aussi des besoins en termes de community management, au sens large, c’est à dire de profils qui animent une communauté et qui vont chercher des partenariats.

 

CT : Est-ce que certains métiers vont disparaître ou n’ont pas leur place dans une start-up ?

VM : Le secrétariat, par exemple, n’existe pas ! Ensuite les autres métiers existent aussi et viennent compléter les compétences au fur et à mesure que la start-up croit et se structure.

 

« Je veux que les candidats me disent ce qu’ils vont faire pour moi et mon entreprise. »

 

CT : Est-ce que tout le monde à sa chance pour travailler dans une start-up ?

VM : Il est vrai que le secteur est un secteur plutôt jeune. Pour y travailler, il faut remettre en cause ses habitudes de travail, son salaire. Donc quelqu’un de plus âgé aura sans doute plus de mal à tout chambouler. Ensuite, l’enthousiasme est quelque chose de primordial. Par exemple, quand je recrute, je veux que les candidats me disent ce qu’ils vont faire pour moi et mon entreprise. Je veux qu’ils me parlent de moi et qu’ils me fassent rêver. Pas qu’ils se contentent de me parler de leur parcours et formation. Le pire pour moi, c’est de recevoir des lettres de motivation du type : « J’adore cuisiner : embauchez-moi ! »

 

« Il faut trouver les personnes enthousiastes qui font rêver. »

 

CT : Quels sont les challenges RH qui jalonnent la vie d’une start-up de la FoodTech ?

VM : Le premier challenge est celui du premier recrutement clef. Il faut que ce recrutement-là soit extraordinaire. Il faut trouver les personnes enthousiastes qui font rêver.

 

CT : Comment les dirigeants de start-ups font-ils pour recruter ?

VM : Un entrepreneur qui ne sait pas recruter va demander des avis pour se faire conseiller. Car chez les enthousiastes, il y a aussi des « inutiles » et ceux-là il faut aussi les éviter !

 

CT : Quelles sont les autres étapes importantes en termes de recrutement ?

VM : Je dirais que c’est quand on passe le cap des 6/7 personnes. Jusqu’à 6 ou 7, on fonctionne en une équipe unie. Au-delà, plusieurs groupes se forment. Globalement, je dirais qu’en groupe restreint, on cherche à recruter ou à s’associer avec des personnes qui nous ressemblent pour partager la même vision. Ensuite, plus l’entreprise grandit, plus elle se structure et plus on cherche à diversifier les profils et les compétences, à avoir des talents particuliers.

 

« Voir que l’on arrive à faire se rencontrer les bonnes personnes

et qu’ensuite il se passe des choses, c’est vraiment très gratifiant ! »

 

CT : Qu’est-ce qui est le plus gratifiant pour vous en tant qu’entrepreneur ?

VM : Pour WeCook, je dirais que c’est quand une mère de famille me dit : « Grâce à vous, on mange mieux ! ». Pour DigitalFoodLab, c’est de voir que nous faisons gagner du temps aux start-ups en leur permettant d’avoir accès à un écosystème. Voir que l’on arrive à faire se rencontrer les bonnes personnes et qu’ensuite il se passe des choses, c’est vraiment très gratifiant !

 

CT : Quelle est votre Madeleine de Proust ?

MV : Alors, j’en ai plusieurs !

Je dirais que la première, ce sont les Galettes Saint-Georges, des galettes au beurre produites par une biscuiterie bretonnes. Les galettes fondaient dans la bouche quand j’étais enfant, j’en garde un souvenir extraordinaire. 

Une autre de mes Madeleines de Proust, ce sont les Schoko-bons de Kinder. Quand j’étais petit, je demandais à ma mère de faire des provisions de ces chocolats qu’on ne trouvait qu’au moment de Pâques. Maintenant, c’est plus simple pour moi, car on les trouve beaucoup plus facilement tout au long de l’année !

Enfin, j’adore les Quernons d’Ardoise. Ce sont des chocolats qui sont fabriqués par un chocolatier d’Angers, région dont je viens. Ils sont extra ! Ils associent un chocolat bleu foncé qui imite les toits en ardoise de la région et un caramel fondant.

 

Propos recueillis par Christelle Thouvenin pour Wonderfoodjob, Solution RH pour la Communauté Agro

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