Francis Courtois, Professeur, AgroParisTech

13/06/2016 09:52

 

«… l’ingénierie agroalimentaire offre

de nombreuses carrières passionnantes !…  »

 

Ingénieur et Docteur issu de l’ENSIA (ex AgroParisTech), Francis Courtois est aujourd’hui Professeur au Centre de Massy d’AgroParisTech en automatique et procédés. Il est aussi le responsable de la mention de master « Génie des Procédés et Bioprocédés » de l'université Paris-Saclay.

Il explique pourquoi les métiers techniques, pourtant délaissés, sont finalement, de plus en plus, des métiers d’avenir.

 

 

CT : Pouvez-vous nous expliquer un peu votre parcours ?

FC : Enfant, j’étais déjà très intéressé par la nature. C’est ce qui m’a emmené à faire une Prépa « Math Sup Math Spé - Bio », mais j’ai été très déçu par la bio qui m’est apparue assez peu scientifique. Et puis, j’ai découvert l’ENSIA et j’ai opté pour cette formation davantage tournée vers l’ingénierie et l’industrie. Après avoir obtenu mon diplôme d’Ingénieur, j’ai voulu approfondir mon expertise en faisant une thèse. Et puis, après ma thèse, on m’a proposé de devenir enseignant et j’ai embrassé cette carrière.

Ce qui me plait dans mon métier, c’est que mon emploi du temps s’articule autour de 40% d’enseignement, 40% de recherche et 20% de conseil et donc, en matière d’agroalimentaire, j’ai accès avec une grande liberté à ces trois axes et trois postures différentes qui se complètent. J’adore également transmettre et j’aime beaucoup le contact avec les étudiants et la manière dont ils abordent l’agroalimentaire et s’interrogent.

 

CT : En 85, vous étiez vous-même étudiant à l’ENSIA, comment ont évolué la formation et les étudiants depuis ?

FC : Les deux ont pas mal évolué en trente ans !

Tout d’abord, l’ENSIA a fusionné avec l’INA-PG et l’ENGREF en 2007 pour devenir AgroParisTech, ce qui a amené à fusionner des cursus très différents tant dans la forme que sur le fond. Déjà, depuis longtemps, sous la pression de la Commission des Titres d’Ingénieurs, l’école avait réduit le volume horaire des sciences dures au profit des sciences humaines, sociales, etc

Il faut ajouter qu’il y a une tendance, ici comme ailleurs, à aller vers la césure quasi automatique et le « tout optionnel », avec des parcours que l’on voudrait « à la carte », incluant un droit à l’erreur.

Au final, ces différentes évolutions font que les étudiants et les jeunes ingénieurs sont très différents d’il y a trente ans. On trouve des parcours très diversifiés avec des palettes de connaissances disparates dans une même promotion, mais parfois aussi de grosses lacunes en ce qui concerne les sciences dures et les matières techniques qui ont tendance à être délaissées. Pour ces matières, nous ne mettons pourtant pas - ou peu - de prérequis parce que sinon, nous aurions encore moins de candidats…

 

CT : Comment expliquez-vous que les matières techniques soient ainsi délaissées ? 

FC : Je pense que cette inappétence pour des carrières techniques a plusieurs causes.

Tout d’abord, il est vrai que les métiers techniques ont souvent des contraintes, des astreintes, et que peut-être les nouvelles générations ne se projettent pas dans ce type de carrière parce qu’elles ont moins le goût de l’effort - vu peut-être comme un sacrifice - qui est devenu une valeur un peu désuète.

Et puis, c’est vrai que la télévision, par exemple, ne valorise pas ou plus les métiers techniques en dehors de quelques exceptions tels que médecin urgentiste, expert de police, profiler. A côté de cela, il est possible que les jeunes soient plus attirés par des métiers mieux perçus et ayant de meilleures rémunérations tels qu’avocat ou trader.

Pourtant l’industrie agroalimentaire est un environnement passionnant qui s’est énormément transformé pour répondre aux besoins des consommateurs, de manière bien différente de la voie suivie par l’agriculture.

 

CT : Quel est selon vous l’impact du consommateur sur l’évolution de l’industrie agroalimentaire ?

FC : Une des grosses tendances de consommation est le désir de naturalité, c’est à dire la composition de produits à partir d’ingrédients simples sans ajout d’autres choses. C’est un challenge difficile pour les IAA parce que le consommateur se contredit dans ses aspirations : il veut de la naturalité, mais un produit qui se conserve longtemps dans un emballage pratique ! Si l’on prend l’exemple d’une vinaigrette, il devrait y avoir de la moutarde, du sel, du poivre, du vinaigre et de l’huile, éventuellement des herbes. Si on rajoute de l’eau pour alléger la vinaigrette, le consommateur sera content, mais il faudra également rajouter un émulsifiant, pour stabiliser l’émulsion. Quand on enlève d’une recette un élément - un émulsifiant par exemple - le challenge est de pouvoir, par des procédés et des machines, avoir un rendu quasi identique à la recette incluant l’ingrédient. Donc cela représente un défi technique important. Pour arriver à cela, il faut nécessairement des compétences en génie des procédés car les variations de recettes impactent la manière de fabriquer un produit.

D’une manière générale, les IAA doivent être capables de faire évoluer très vite les produits, les capacités de production et les déclinaisons des produits dans leurs recettes (goûts, types de populations…) et leurs conditionnements, avec la contrainte supplémentaire de faire de bons produits à bas prix et goût constant malgré des intrants qui varient.

J’avais visité par exemple une usine qui fabrique des croûtons. Cela n’a l’air de rien, mais en comptabilisant les recettes différentes et les conditionnements différents, l’usine produit 150 références de croûtons !

 

CT : Qu’en est-il de l’Usine 4.0 ?

FC : De plus en plus, les IAA vont utiliser des ERP (ou PGI, Progiciel de Gestion Intégré) comme outil de gestion et de décision avec une collecte et une agrégation de l’ensemble des données relatives à l’entreprise.

L’Usine 4.0, serait une usine hyper-connectée avec une collecte de tous les indicateurs dans une base de données.

Cette collecte de données se ferait à terme à l’aide de capteurs intelligents, autonomes en énergies, et reliés à un réseau. Ces évolutions vont permettre l’émergence de nouveaux métiers à l’interface entre réseaux, sécurité et base de données.

 

CT :  Compte-tenu de ces évolutions, que pouvez-vous nous dire des profils d’ingénieurs demandés dans les années à venir ?

FC : L’ingénieur d’aujourd’hui est surement un bien meilleur manager qu’avant, et surtout, c’est davantage un agrégateur de compétences complémentaires qu’un spécialiste ou qu’un expert.

La demande des entreprises reste cependant très importante en matière de compétences techniques : maintenance, génie des procédés, instrumentation… et devrait s’accroître en matière d’informatique du fait de la mise en place d’ERP dans les IAA.

Actuellement, il y a davantage d’offres d’emplois que de candidats sur les postes techniques en agroalimentaire, ce qui fait que les salaires ont augmenté ces dernières années.

Pour les étudiants qui ont un peu d’appétence pour les matières techniques, l’ingénierie agroalimentaire offre de réelles opportunités de carrière !

Propos recueillis par Christelle Thouvenin

 

 

 

 

 

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