« Je crois avant tout en l'intelligence humaine. »

03/05/2017 18:36

            

Interview d'Ezzahra Dhifallah, Responsable Maintenance Groupe

 

 

Ingénieure Généraliste et diplômée d'un MBA Management de la Maintenance de l’Ecole Nationale des Arts et Métiers, Ezzahra Dhifallah est Responsable Maintenance Groupe dans une grande entreprise agroalimentaire française.

Elle nous fait partager sa passion et sa vision de son métier méconnu et parfois mal perçu…

Un métier qui offre pourtant de belles opportunités de carrière dans l’agroalimentaire et se trouve au cœur d’enjeux de compétitivité passionnants.

 

 

 

« La maintenance : un métier brut de l’extérieur, mais assez rond à l’intérieur »

 

CT : Qu’est-ce qui vous a emmené à choisir votre métier ?

ED : De manière générale quand on poursuit un cursus d'Ecole d'Ingénieur, on est confronté à beaucoup de questions, à savoir vers quel domaine on oriente sa carrière. La recherche ou l'industrie ? La réponse à ces questions est souvent obtenue après les stages en entreprises. Ce fut mon cas.  

Lors d'un stage, j'ai découvert le milieu industriel ainsi que le métier de la maintenance. Avant ce stage, ma perception de ce métier était réduite à un concept purement « pompier ». J’avais l’image d’un métier destiné aux hommes.  Suite à deux stages, j'ai appréhendé un métier qui ne ressemble pas aux autres, un métier brut de l'extérieur mais assez rond à l'intérieur. En effet, le métier de la maintenance paraît brutal de l’extérieur, mais une fois que l’on a côtoyé les professionnels, on se rend compte que, bien au contraire, les équipes maintenance ont un rapport avec les équipements assez respectueux. Elles cherchent à trouver des solutions pour garantir la fonction d’un équipement tout en veillant à ne pas aggraver le défaut.

 

CT : Pourquoi avoir choisi le secteur agroalimentaire ?

ED : Quand l'opportunité s'est présentée dans le secteur Agro alors que j'étais spécialisée en automobile, je me suis posée beaucoup de questions. Quelle pouvait être ma place en tant qu’Ingénieure Généraliste dans ce secteur traditionnellement réservé aux Ingénieurs Agro ?  J'avais peur que les deux visions généraliste / agroalimentaire ne soient pas compatibles et que ma mission soit réduite à de l'entretien.

Après beaucoup d'échanges, j'ai compris que le secteur agroalimentaire était en pleine mutation industrielle. Jusqu’au début des années 2000, les jobs clés étaient le marketing - la publicité - le commerce ; le coût de la transformation industrielle du produit étant assez faible comparé aux autres coûts.  Les années 2002 - 2005 ont marqué un virage avec un accroissement de la compétitivité et de l’innovation qui a poussé le secteur agroalimentaire vers un gisement industriel où la performance de l'outil est devenue petit à petit une priorité.

  

CT : Quel est votre métier actuellement ?

ED : Je suis Responsable Maintenance Groupe : ma mission consiste à définir et piloter la stratégie métier maintenance de l'ensemble des usines du groupe.

 

« Je cherche à rendre ce métier visible »

 

CT : Comment s’organise votre quotidien ? Quels sont vos défis ? Vos interlocuteurs ?

ED : Mon quotidien consiste à écouter les Directeurs Industriels, les Directeurs d’Usines ainsi que les Responsables Maintenance Usine afin de créer le contexte autour de ce métier. Je cherche à rendre ce métier visible, je construis et partage avec eux la stratégie métier tout en intégrant la stratégie TPM du groupe. Mon défi est de faire comprendre l'importance de travailler les fondations métiers avant toute démarche de progrès. Les fondations maintenance se résument en 6 points et il est irresponsable de déployer un pilier PM si une de ces plaques incontournables n’est pas en stade acquis ou avancé.

 

« J'arrive à planifier mes journées, à travailler des sujets stratégiques et sortir du mode Fire Fighting »

 

CT : Racontez-nous un de vos succès dont vous êtes la plus fière

ED : Le succès dont je suis la plus fière est d'être arrivée, en étant pragmatique, à basculer la maintenance d'un site d'un concept maintenance subie vers une maintenance choisie. Depuis lors, en tant que Responsable Maintenance, j'arrive à planifier mes journées, à travailler des sujets stratégiques et sortir du mode "Fire Fighting".

 

« Maîtriser l'outil, c'est aussi maîtriser la sécurité des hommes - la qualité des produits - les pertes matières - la conformité dans le sens large du terme et bien évidemment, le coût conversion produit. »

 

CT : Quelles sont les plus grandes satisfactions de votre métier ?

ED : Les plus grandes satisfactions de mon métier résident dans le fait qu’il est désormais reconnu comme un pilier incontournable de la performance industrielle. Maîtriser l'outil, c'est aussi maîtriser la sécurité des hommes - la qualité des produits - les pertes matières - la conformité dans le sens large du terme et bien évidemment, le coût conversion produit.

 

CT : Quelles sont les difficultés de votre métier ?

ED : Les difficultés de ce métier découlent des idées reçues. De ce fait, il a souvent un mauvais positionnement qui le réduit à une structure couteuse qui n'est jamais associée à la réflexion. C’est aussi un métier qui souffre d’un manque de priorisation ainsi que de l'absence de politique métier, ce qui conduit à une usure des hommes, des réductions d’effectifs…  

 

«…cette pénurie s’explique par l’absence des industriels dans les écoles… »

 

CT : Comment expliquez-vous la pénurie de profils techniques comme le vôtre ?

ED : La pénurie des profils techniques s'explique tout d’abord par la nature du métier qui peut être usant pour l'homme à cause de la forte sollicitation, mais aussi des coupes budgétaires sans politique ou stratégie.

Par ailleurs, cette pénurie s'explique par l'absence des industriels dans les écoles. En effet, le marketing de cette filière n’est quasiment pas fait. Les seules informations accessibles proviennent du réseau ou de quelques rubriques. Très peu d'écoles et d'industriels à date prennent ce sujet comme une priorité majeure. Un ingénieur a tendance à aller vers l'industrie automobile ou aéronautique car la filière technique de manière globale est reconnue.

Enfin, il faut signaler la difficulté d'une trajectoire carrière. En effet, à ce jour, pour accéder à des postes de Directeurs Usines, il faut mieux être Responsable Production que Responsable Maintenance.

                   

« …l’on peut accéder facilement et rapidement à des responsabilités managériales et stratégiques »

 

CT : Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui souhaiterait s’orienter vers les métiers techniques ?

ED : Les métiers techniques ne sont pas de tout repos mais l'avenir industriel a besoin de cette filière.

Le secteur agroalimentaire est assez fertile pour cette filière et laisse beaucoup d'autonomie à la filière technique. Ainsi, l’on peut accéder facilement et rapidement à des responsabilités managériales et stratégiques.

 

«…qu'on soit homme ou femme, ce sont les compétences et l’implication dans ce métier si particulier qui sont un gage de légitimité »

 

CT : Quels sont les atouts des femmes et pourquoi ne devraient-elles pas hésiter à se diriger vers ces métiers ?

ED : La maintenance peut paraitre un métier brutal. Mais qu'on soit homme ou femme, ce sont les compétences et l’implication dans ce métier si particulier qui sont un gage de légitimité.

Les équipes sont de plus en plus ouvertes. Finie, l'époque où l’on attend de son responsable maintenance qu’il dépanne et fasse le pompier au plus vite ! Nos équipes sont en quête d'une vision métier plus claire et moins usante, elles ont besoin d'un homme ou d'une femme qui les aide à sortir de cette spirale et les mettent sur le chemin de l'excellence en orientant différemment ce métier. Nos équipes sont en quête de reconnaissance. Elle n'est pas forcément financière car la motivation principale d’un technicien consiste à réfléchir, à être associé dans les projets, à côtoyer les nouvelles technologies.

 

« Avant, la salissure du bleu de travail était l'indicateur d'un bon technicien. Aujourd'hui et encore plus demain, la résolution des problèmes, tout en respectant les exigences Sécurité, Qualité, Environnement, sont les nouveaux critères de la performance humaine. »

 

CT : Transformation énergétique et digitale, robotique, IA : quelles sont les mutations engendrées par ces nouvelles technologies/contraintes dans votre métier ?

ED : Je crois avant tout en l'intelligence humaine. Tous les outils de transformation industrielle tels que les systèmes d'information, le digital… sont des facilitateurs bien évidemment ; mais ce ne sont pas les outils qui vont transformer une usine ou un secteur. Ils ont besoin d’hommes et de femmes compétents, engagés, et porteurs d’une vision industrielle. La filière technique s'adapte à ces outils, toutefois, il ne faut pas négliger l'accompagnement aux changements et la complexité de leur absorption par les équipes. Avant, la salissure du bleu de travail était l'indicateur d'un bon technicien. Aujourd'hui et encore plus demain, la résolution des problèmes, tout en respectant les exigences Sécurité, Qualité, Environnement sont les nouveaux critères de la performance humaine.

 

CT : Quelle est votre Madeleine de Proust ?

ED : C’est la compote de fraises !

 

Propos recueillis par Christelle Thouvenin pour WONDERFOODJOB.COM, Solutions RH pour la communauté Agro

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