Caroline Revol, Responsable Innovation dans un Pôle de Compétitivité

30/06/2017 10:05

 

 "Décloisonner les profils pour permettre

l'émergence de l'innovation

dans les IAA "

 

 

Ingénieure diplômée d’AgroCampusOuest, Caroline Revol est Responsable Innovation au sein d’un Pôle de Compétitivité.

A la croisée de toutes les innovations, elle nous parle de l’évolution des métiers dans le secteur de l’agroalimentaire.

 

 

 

« […] à l’adolescence, j’ai commencé à m’intéresser à l’innovation dans le domaine alimentaire : faire les courses avec moi en supermarché était un cauchemar pour mes parents ! »

CT : Que vouliez-vous faire quand vous étiez petite ?

CR : Enfant, je voulais être pharmacienne ! Mon jeu favori était de coller des étiquettes sur des boîtes de médicaments et d’écrire dessus, comme le font les pharmaciens pour indiquer une posologie.

Et puis, à l’adolescence, j’ai commencé à m’intéresser à l’innovation dans le domaine alimentaire : faire les courses avec moi en supermarché était un cauchemar pour mes parents, car je les dirigeais sans cesse vers ce qui était « nouveau » ! J’étais en particulier fascinée par les sandwichs et le monde du snacking et j’observais les linéaires avec beaucoup d’intérêt. A cette époque, j’ai découvert Linas et son concept de sandwichs à la carte… Donc je me suis dirigée assez naturellement vers des études d’Ingénieur Agro à AgroCampusOuest. Dans ce cadre, j’ai même effectué un stage chez Daunat…

 

CT : Cet intérêt pour l’agroalimentaire est-il seulement lié à l’innovation ? Aviez-vous dans votre famille des personnes qui travaillaient dans l’alimentaire ?

CR : Mon père était boucher. Nous sommes très attachés dans la famille aux valeurs de convivialité, de spontanéité … à la bonne humeur, au plaisir de recevoir. J’ai hérité de ces valeurs très fortes et toujours partagées par les professionnels de l’agroalimentaire, malgré les changements qui impactent le secteur.

 

« En matière digitale, il y a des niveaux de maturité très disparates dans les IAA. »

CT : Vous évoquez des changements dans le secteur des IAA. Pouvez-vous nous dire quelles en sont les grandes lignes ?

CR : Le principal changement concerne la révolution digitale en marche dans les entreprises agroalimentaires.

Elle est tirée par l’urgence de rapprocher les entreprises et leurs produits des consommateurs à travers la collecte et l’analyse de données, et ce, afin d’avoir une meilleure connaissance client. Actuellement, en matière digitale, il y a des niveaux de maturité très disparates dans les IAA ; certaines grosses entreprises productrices de marques emblématiques ne connaissent pas leurs consommateurs…

A l’autre bout de la chaîne, la révolution digitale est aussi poussée par la performance industrielle avec la mise en place de progiciels intégrés, le développement de la robotique, de la cobotique, de l’automatisation, de capteurs qui permettent de rendre la production plus efficiente, d’économiser de l’énergie, de réduire la pénibilité, de faire de la maintenance préventive…

Toutes ces évolutions mènent aussi les entreprises à se décloisonner et à se réorganiser, impliquant des bouleversements au niveau des RH…

 

«  […] de nouveaux postes, de nouveaux profils sont apparus pour aider à ce décloisonnement et à l’émergence de l’innovation […]. »

CT : C’est-à-dire ?

CR : Il y a à la fois des bouleversements au niveau des profils qui sont recrutés, et au niveau de la gestion des RH.

Tout d’abord, la nécessité de rapprocher la donnée client de la production implique davantage de transversalité dans les entreprises. Le mode de fonctionnement en silos est caduc et de nouveaux postes, de nouveaux profils sont apparus pour aider à ce décloisonnement et à l’émergence de l’innovation. Je pense en particulier au poste de Responsable Innovation. Pour vous donner un exemple, il y a 4 – 5 ans, j’ai moi-même fait un bilan de compétences qui m’orientait très clairement vers un poste de Responsable Innovation dans les entreprises agroalimentaires… sauf qu’à l’époque, ce poste n’existait pas ! Maintenant, c’est un poste très demandé qui correspond non seulement à des compétences précises, mais aussi à des comportements, une manière de fonctionner spécifique. Et d’une manière générale, la personnalité est devenue aussi importante que les compétences dures, rendant ainsi certains profils plus rares à trouver, plus difficiles à conserver.

Cela implique donc que les RH se transforment. Pour bien recruter, elles doivent trouver les profils qui ont les bonnes compétences, les bons comportements, mais aussi une personnalité en adéquation avec les valeurs de l’entreprise et qui pourra s’intégrer et se développer dans un environnement donné. Cela demande un vrai travail sur la marque employeur et sur les ressorts de l’engagement de chaque personne, pour des recrutements finalement plus affinitaires. C’est aussi un challenge en termes de gestion prévisionnelle des compétences et des talents.

 

«  […] les dirigeants sont totalement débordés et n’ont pas le temps d’expliciter clairement la stratégie de l’entreprise et le pourquoi des axes d’innovation choisis. »

CT : Quels sont les freins à l’innovation ?

CR : Spontanément, j’en vois trois mais il y en a d’autres…

Tout d’abord, le premier frein est le manque d’ouverture de certaines IAA. La capacité d’une entreprise à créer des partenariats ou collaborations avec ses clients, ses fournisseurs, ses équipementiers, des laboratoires de recherche… fait partie des facteurs clés de succès. Les pôles de compétitivité sont là notamment pour favoriser cette culture du réseau et pour mettre en relation ces différents acteurs.

Puis, il y a un frein au niveau des compétences en interne. Le monde de l’informatique et du digital ne rencontre pas suffisamment celui des métiers de l’agroalimentaire. Ainsi l’on a des Directeurs des Systèmes d’Information d’une part ; et des Directeurs de Production et du Marketing d’autre part qui ne parlent pas du tout le même langage. Or en décloisonnant les entreprises, on a aussi besoin de décloisonner les profils, d’avoir des professionnels avec un fonctionnement transversal. La clef se trouve en fait dans la double formation. Pour les métiers de l’agroalimentaire, il serait judicieux de rendre systématique dans les cursus de formation la programmation, l’automatisation, l’informatique, l’intelligence artificielle. Pour les cursus informatiques et digitaux, une formation sur les métiers et enjeux de l’agroalimentaire s’impose. De même que tous les étudiants et professionnels travaillant dans le secteur agroalimentaire devraient avoir au moins un vernis concernant l’écosystème de l’innovation : pôles de compétitivités, open innovation, régions, CCI, aides financières, appels à projets…

Enfin, le troisième frein tient plutôt à l’absence de partage de la vision des dirigeants avec le reste des équipes, qui du coup ne peuvent pas donner de sens aux innovations qu’elles doivent détecter et mettre en place. Dans les PME, souvent, les dirigeants sont totalement débordés et n’ont pas le temps de formaliser et d’expliciter clairement le projet d’entreprise et le pourquoi des axes d’innovation choisis. Or, s’ils prenaient le temps de partager leur vision stratégique avec leurs équipes, ils leurs permettraient de savoir après quoi il faut courir et pourquoi. Ce faisant, ils permettraient aux équipes de mieux se projeter et activeraient les ressorts de l’engagement.

 

«… faire parler la data … »

CT : Quelles autres évolutions de métiers dans l’agroalimentaire sont à prévoir dans les prochaines années ?

CR : Les métiers des statistiques, des maths, des algorithmes, et de tout ce qui consiste à faire parler la data vont énormément se développer dans l’agroalimentaire dans les années à venir. Il en est de même des métiers de la sélection génétique.

 

« L’Ingénieur Agro doit s’adapter à ces environnements changeants… »

CT : Et dans ce contexte, quelle sera la place de l’Ingénieur Agro ?

CR : L’Ingénieur Agro doit s’adapter à ces environnements changeants par la formation, mais aussi en s’ouvrant davantage vers l’extérieur pour s’acculturer, transposer de bonnes pratiques, se nourrir sans cesse des innovations et cultiver sa curiosité et son envie. Il devra avoir une très forte capacité à interagir avec tous les interlocuteurs de l’entreprise et de son écosystème.

 

« L’attachement aux produits reste une constante ! »

CT : Y a-t-il quelque chose qui ne changera pas dans le secteur agroalimentaire ?

CR : Oui, c’est l’attachement aux produits, à la « bonne bouffe », et aux valeurs de convivialité, plaisir, partage qui sont véhiculées. Cela reste une constante !

Je vous raconte une anecdote : dans ma promotion AgroCampusOuest, l’on pouvait déjà dire qui ferait une carrière dans l’agroalimentaire et qui irait voir ailleurs. Quelques années plus tard, c’est la même répartition. On ne vient donc pas travailler dans l’agroalimentaire par hasard !

 

CT : Quelle est votre Madeleine de Proust ?

CR : C’est la soupe aux perles du Japon de ma grand-mère !

 

Propos recueillis par Christelle Thouvenin pour Wonderfoodjob.com, Solutions RH pour la Communauté Agroalimentaire - 30/06/2017

 

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