DOSSIER - Transition professionnelle : la partie cachée de l'iceberg

DOSSIER - Transition professionnelle : la partie cachée de l'iceberg

3 - Construire son propre destin

La partie immergée de l’iceberg de la transition professionnelle questionne le reflet du miroir et la place sur la photo. Ce faisant, elle emmène chacun à s’interroger sur ses motivations profondes et ses valeurs ; à s’émanciper des pressions diverses ; à s’affranchir des cadres imposés, des automatismes et des acquis et à rechercher à mettre au diapason ce que l’on fait avec ce que l’on est. Ce processus de connaissance de soi permet de réaliser une mue, mais aussi d’accéder à sa propre singularité, celle qui reste parfois cachée sous un profil de poste ou sous un statut social, celle dont on étouffe parfois les rugissements pour ne pas déranger ou ne pas être dérangé.

La semaine dernière, nous avons vu que les repères biographiques de Bernard Lievegoed pouvaient aider à identifier et comprendre une phase de vie ainsi qu’à trouver son fil rouge, sa motivation profonde. Cette semaine, nous aborderons la connaissance de soi d’un point de vue plus philosophique, grâce aux apports de Cynthia Fleury.

Citée lors de la conférence « Le courage de la transition professionnelle » de l’ESCP-Europe Alumni, la chercheur en philosophie politique et psychanalyste Cynthia Fleury offre une approche tout à fait passionnante de la connaissance de soi à travers l’individuation et le courage, deux thèmes de recherche qui croisent l’individuel avec le collectif et qu’elle aborde dans ses deux ouvrages La fin du courage et Les Irremplaçables.

Selon la philosophe, un être irremplaçable est quelqu’un qui s’engage dans un processus d’individuation, autrement dit dans la construction de son propre destin.

Elle explique ainsi dans une interview accordée à Télérama.fr :  

« Pour se connaître soi-même et accéder à la qualité de présence qu'il doit au monde, le sujet doit passer par trois dynamiques de connaissance et de comportement, qui sont autant d'épreuves du feu : l'imagination, la douleur et l'humour.

Avec la première, l'imaginatio vera, le sujet produit une imagination vraie, qui est « agente », qui crée du réel. Cette faculté de l'âme et du cœur, aux confins du monde sensible et du monde intellectuel, est une puissance de création inouïe. A cet égard, l'espace imaginaire, littéraire, est vraiment l'espace de configuration du réel ; il n'est en rien déréalisant, comme on le croit parfois. C'est lui qui nous permet de verbaliser et de comprendre ce qu'est le réel.

La deuxième faculté, le pretium doloris, soit le prix de la douleur, nous enseigne que le geste de la pensée a un prix et que l'accès à la vérité peut être une expérience douloureu­se. Le procès de Socrate en est le symbole même : connaître et se connaître impliquent d'être en risque.

La vis comica, la force comique, opère un effet de décentrement, de distanciation qui fait surgir la conscience réflexive. La puissance de l'humour nous permet d'attraper l'absurdité du réel, ainsi que notre propre insuffisance et manque. Alors qu'on découvre l'absolue inanité, vanité, stupidité du sujet, on parvient quand même à en faire quelque chose. »

Par ce processus d’individuation qui permet à l’individu de se décentrer pour se lier aux autres, au monde, au sens, le sujet alimente un destin plus collectif, notamment celui des démocraties mises à mal au nom de la croissance par un processus de marchandisation qui fait de nous des individus aliénés, interchangeables et remplaçables.  Un état de droit produit les conditions d’émergence d’un individu, mais ne perdure qu’à la condition d’être revitalisé, réinventé, réformé par des sujets libres. Inversement, seuls des sujets bien individués se soucient de protéger l’Etat de droit. « Un individu qui n'a pas travaillé à faire émerger une juste individuation ne se souciera pas de préserver la démocratie. Le souci de soi et le souci de la cité sont intimement liés. »

L'interdépendance de l'individu avec le collectif nous autorise t-elle à corréler l'individuation avec la progression ou la ré-invention des organisations ? Si beaucoup d'organisations sont des entités marchandes (au contraire des démocraties, dans le principe), elles évoluent dans leurs activités, leur gouvernance, leur responsabilité sociale et environnementale, leur management...On peut donc se poser la question de la relation entre les transformations de l'individu à travers ses transitions professionnelles et les transformations des organisations. Créer, souffrir, se décentrer pour s’émanciper et penser librement c’est se connaître et re-naître. Mais c’est aussi un terrain favorable à la création, à l’innovation, à la transformation et à la progression des entreprises, qui elles-mêmes contribueront à développer des individus. Ce dernier point suppose aussi de part et d'autres de troquer la culture du clonage des profils et des avis contre celle de l’irremplaçabilité. Vaste sujet…qui nous emmènera la semaine prochaine à parler du courage.

Nous retiendrons ici que la connaissance de soi nécessaire à toute transition professionnelle réussie peut être envisagée comme un processus d’individuation, c’est-à-dire de construction de son propre destin. Ce  processus permet d’accéder à ses motivations profondes et à sa singularité en expérimentant le monde à travers l’imagination, la douleur et l’humour. Enfin de la même manière que l’individuation est un élément de revitalisation des démocraties, elle nous semble aussi être un atout pour les organisations.

Se connaître pour réussir sa transition professionnelle, c’est chercher à être à la hauteur de ses motivations profondes. Cette démarche nécessite parfois du courage. Nous aborderons cela la semaine prochaine.

CT