Qu’est-ce que je fais là ?

Qu’est-ce que je fais là ?

 

L’éclairage d’un philosophe sur le désarroi existentiel professionnel

« Qu’est-ce que je fais là ? »

Qui ne s’est pas déjà posé cette question dans sa vie professionnelle ? Une simple question qui exprime un mal-être, une incompréhension... Une question qui en dit long cependant sur les mutations de notre société et les risques qui y sont associés.

Wonderfoodjob a participé au colloque de Psya : « Santé & QVT 3.0 : Enjeux et défis de la prévention d’aujourd’hui et de demain » qui s’est tenu le 14 novembre dernier. Lors de la première table-ronde Nouveau travail et nouvelles vulnérabilités, Jean Mathy, philosophe et Co-fondateur du cabinet Noetic Bees a éclairé d’un angle philosophique cette question en apparence simple. Nous nous appuyons sur son exposé pour nourrir cet article.

 

 

 

  •  Qu’est-ce que je fais là ?

« La question « Qu’est-ce que je fais là ? », résulte du fait qu’avant un « pétage de plombs », la plupart des personnes passent par un état philosophique en remettant en perspective leur situation avec le sens de leur propre existence, explique Jean Mathy. »

L’envie de mettre fin à un inconfort, le besoin de s’extraire d’un système qui ne lui convient pas ou lui est toxique pousse l’individu à prendre de la hauteur pour essayer de comprendre les tenants et aboutissants de sa situation.

 

  • Une question sans réponse ?

« Mais les réponses qui s’offrent à lui ne sont pas satisfaisantes. En effet, soit elles requièrent un tel effort de changement qu’elles ne peuvent être envisageables à court terme ; soit elles ne sont pas finalisées et en cours d’élaboration dans une société en mutation, poursuit le philosophe. »

Par exemple les concepts d’Ecologie Globale ou de Sobriété qui peuvent modeler peu à peu la société et la stratégie de ses entités économiques sont longs à digérer et à se traduire en comportements et en adhésion à un projet pour la plupart des individus. Il est difficile de faire le lien direct entre certains enjeux et bouleversements sociétaux et le travail au quotidien et de trouver une justification ou un réconfort à son mal-être, voire un sens nouveau à son travail. Par ailleurs, les mutations des sociétés et des organisations semblent ne jamais trouver de fin et de stabilisation. Résultat : au-delà du principe d’agilité permanente, l’individu peine à trouver des réponses concrètes à son mal-être.

Cette frustration questionne sans cesse le sens du travail, à tel point que « le sens » est devenu une tarte à la crème. Les Millennials veulent un travail « qui a du sens » … Les séniors font un saut vers l’entreprenariat pour satisfaire leur besoin d’accomplissement… L’entreprenariat social se développe…

Or, si l’on analyse bien la question, elle contient les éléments du mal-être sur lequel le sujet s’interroge.

 

  • Lost in transition

Ainsi, dans « Qu’est-ce que je fais là ? » l’individu confronte sa place, sa position, sa situation de travail par rapport à son chemin de vie et à son accomplissement personnel. S’il se pose cette question, c’est qu’il est en proie à des tensions et des dissonances.

Le «  » de la question renvoie, quant à lui, à un lieu et éclaire sur l’origine du trouble. En effet, le lieu de travail est depuis vingt ans à la croisée de nombreuses transformations qui le diluent dans l’espace, mais aussi dans le temps.  Le travail ne se situe plus dans un espace-temps défini c’est-à-dire dans l’entreprise à des heures précises. Le digital et les nouvelles formes d’organisation emmènent le travail chez soi ou dans un espace de coworking. Le travail est devenu en outre omniprésent grâce au digital qui a rendu les sphères privées et professionnelles beaucoup plus perméables. Ainsi, alors que pendant des décennies, le travail était limité dans une unité de temps et de lieu intégrée à une existence, il est maintenant partout, obligeant l’individu à modifier ses habitudes et à se comporter différemment. « C’est une vraie question éthique, précise Jean Mathy, parce que l’"Ethos" en grec signifie les habitudes, la manière d’être et de se comporter. »

Enfin, dans « Qu’est-ce que je fais là ? » on s’interroge sur le faire. En ligne de mire, toute une panoplie de méthodes de travail, de styles de management et de leadership, de types de collaborations qui s’agrègent dans le cadre de projets… Lean, coaching, mentoring, empowerment, entreprise libérée, collaboration, coopétition, holocratie, open innovation, hackathon, agilité, écosystèmes, partenariats, plateforme, ubérisation, entrepreneuriat, intrapreneuriat, digitalisation, disruption, progiciels de gestion intégrée, intelligence artificielle, RSE, responsabilité climatique… Dans une époque en mouvement, quelle est la bonne manière de faire les choses ? Comment l’individu peut-il en déduire sa valeur ajoutée ? Comment peut-il se développer et s’accomplir ? Quel est le sens de son travail dans son existence ?

Cette perpétuelle réinvention du comment faire est caractéristique de notre époque. « Une époque sans époque, souligne Jean Mathy. Le mot époque vient du grec "Epochè" qui signifie suspendre, faire une pause, suspendre son jugement. Or le paradoxe est que nous sommes dans une époque en mouvement où nous ne pouvons pas nous poser… En somme, une époque sans épochè. » Une époque qui n’a pas d’identité et de sens parce qu’elle est inachevée.

 

  • Une époque inachevée

En effet, si l’on compare notre époque au passé, l’on se rend compte que les piliers des époques précédentes sont remis en question.  Les repères traditionnels de la politique sont bousculés ; la famille modèle est devenue une famille module dans laquelle il est plus difficile de trouver sa place ; la religion n’est plus une colonne vertébrale dans laquelle on peut s’individuer.

L’avenir, quant à lui, est difficile à imaginer dans une époque où règne la disruption et la remise en cause continue des conventions et de l’existant. Pour de nombreuses organisations, la disruption - qui est à l’origine une méthodologie de créativité et d’innovation utilisée en communication et marketing - se traduit par l’aptitude à saisir les opportunités dans un chaos. Une notion diamétralement opposée - à première vue en tout cas - aux principes de durabilité et de pérennité.  « Et cette disruption nous empêche de nous approprier ce qui nous arrive en nous maintenant sans arrêt dans l’incertitude, indique le philosophe. »

 

  • Quelle thérapeutique philosophique ?

Ce temps inachevé est créateur de vulnérabilités notamment parce qu’il renvoie les individus à une question existentielle - Qu’est-ce que je fais là ? - qui représente une dépense psychologique importante.

Quelles thérapeutiques philosophiques peut-on identifier ? Voici quelques pistes données lors de la conférence.

  • Accompagner l’identité professionnelle des individus
  • Appréhender les problématiques de manière transgénérationnelle
  • Dépasser le traditionnel jugement qui associe le fait d’être statique à l’improductivité ; et la mobilité à la productivité
  • Devenir des praticiens du digital et non seulement des usagers
  • Imaginer ensemble et rêver

 

Bonne réflexion !

 

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Christelle Thouvenin pour Wonderfoodjob, Solutions RH pour la Communauté Agro

Crédit photo : Lost by wonder woman 0731 (CC-BY-2.0)